2 > L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR

COOLTURE : En France, on observe un grand décalage entre les formations proposées et la réalité du marché du travail, entre les choix d’orientation des jeunes vers des filières telles que la psychologie ou même le marketing) et les besoins de nos entreprises. Comment expliquer ce décalage? Est-ce un problème d’information, d’orientation ou de formation ?

Laurent WAUQUIEZ : “L’adaptation de l’offre de formation de nos universités aux besoins économiques de l’entreprise est au cœur des réformes que nous menons depuis 5 ans. Par exemple, la nouvelle licence fait une plus large place à des activités préprofessionnelles et chaque parcours de licence prévoit la possibilité pour l’étudiant d’effectuer un stage validé dans le cursus. Les stages sont en effet une condition essentielle pour articuler les connaissances universitaires avec les compétences attendues dans le monde du travail.
Nous avons également souhaité mettre l’accent sur l’accès à l’information des lycéens et des étudiants, cruciale car un choix d’orientation éclairé permet de briser la barrière de la sélection. C’est tout l’enjeu du dispositif admission postbac qui accueille 10.440 formations, couvrant un champ toujours plus large d’établissements. Enfin, nous devons disposer d’une information transparente sur l’action des Universités dans le domaine de l’insertion professionnelle : taux d’insertion par discipline, types de contrats à la clé, durables ou à durée déterminée. C’est l’objet de l’enquête que nous publions depuis deux ans”.

Pour l’excellence de notre Enseignement supérieur et afin d’éviter à des dizaines de milliers de jeunes de se perdre dans des formations qui ne sont pas faites pour eux ou qui n’offrent pas suffisamment de débouchés, faut-il poursuivre vers une plus grande autonomie des universités et leur donner le droit de sélectionner les étudiants ?

L.W. : “La priorité est surtout de casser ce système implacable de sélection par l’échec avec un premier cycle trop sélectif qui laisse les étudiants des classes moyennes modestes et défavorisées sur le bord du chemin. Ce n’est pas ma conception de la méritocratie républicaine. La mission des universités est d’accueillir tous les étudiants, d’où qu’ils viennent et quel que soit leur niveau, et de leur permettre de réussir, en licence ou dans d’autres formations, grâce au suivi personnalisé, au renforcement de l’orientation, aux passerelles construisant des parcours sur-mesure.
Comme je le disais, nous avons mis en place des dispositifs de renforcement de l’orientation dès le lycée, avec la procédure d’admission post-bac. C’est également l’un des enjeux de la nouvelle licence, qui prévoit une détection rapide des difficultés dès le 1er semestre et le cas échéant une réorientation rapide en tenant compte des acquis même si un semestre n’a pas été validé.”

Vous préconisez l’autonomie et l’indépendance dans l’Enseignement Supérieur. En quoi ces 2 valeurs sont-elles indispensables pour répondre aux enjeux de la compétition internationale ?

L.W. : “Aujourd’hui, la bataille des nations se situe dans la course aux savoirs. L’autonomie des universités a permis de donner à nos universités les moyens et les outils pour faire émerger quelques pôles d’envergure mondiale qui tirent l’ensemble du système et sont capables de rivaliser avec des universités comme Harvard ou Cambridge. Nous avons des forces incroyables en France pour conduire de tels projets, et les réformes conduites depuis 2007 dans l’enseignement supérieur ont permis de les rassembler. Le pôle de Saclay, par exemple, a vocation à faire partie des 10 meilleurs centres universitaires mondiaux.
Les universités se sont par ailleurs saisies de ces nouveaux moyens pour développer des formations et des politiques de recherche au meilleur niveau international. Elles ont ainsi pu définir des politiques d’attractivité pour recruter des prix Nobel et des chercheurs de rang mondial”.

Le financement des études est un frein majeur pour les étudiants de milieu modeste. Pour compléter les dispositifs d’aides actuels, la CGE (Conférence des Grandes Ecoles) a proposé d’une part de payer les frais de scolarité APRÈS les études et d’autre part de les défiscaliser à hauteur de 50% pendant une période de 10 ans après l’obtention du diplôme (rapport Chartier). Qu’en pensez-vous ?

L.W. : “L’enseignement supérieur est un moteur d’ascension sociale extraordinaire. Afin qu’il continue à jouer ce rôle, les coûts de la scolarité ne doivent pas être prohibitifs pour les classes moyennes et modestes.
Par rapport à la plupart des pays européens, la France se caractérise par un système d’aides généreux, que nous avons considérablement renforcé avec la mise en place du 10ème mois de bourse, l’augmentation des bourses de 16% en moyenne, le relèvement des seuils. Mais il ne faut pas s’arrêter là. L’idée de payer les frais de scolarité après les études est très intéressante : j’ai proposé dans mon livre « La Lutte des classes moyennes » un système de « prêts ascenseur social » pour les jeunes. Ces derniers ne rembourseraient qu’une fois qu’ils ont leur premier travail et en pourcentage limité de leur revenu.”

Autre problème majeur : le logement étudiant. Quelles solutions pour des hébergements à coût raisonnable et adaptés au rythme universitaire, des périodes à l’étranger ou des formations en alternance ? Faut-il développer des internats sur tous les futurs campus d’excellence ?

L.W. : “Le coût du logement peut avoir un impact rédhibitoire pour les familles qui ne vivent pas près des grands pôles universitaires. Il pèse d’un poids très lourd dans le budget d’une famille de la classe moyenne modeste. Et il peut même conduire à choisir par défaut l’école la plus proche de son domicile.
C’est pourquoi le Gouvernement a fait du logement étudiant une priorité nationale. En 2011, près de 5.900 nouveaux logements sociaux ont été livrés : c’est du jamais vu dans toute l’histoire du logement social étudiant. Le nombre de chambres livrées entre 2006 et 2011 a triplé. Le budget consacré au logement étudiant a plus que doublé en 4 ans. Il faut poursuivre sur cette lancée car de nombreux progrès restent à accomplir. Dans ce domaine, il faut agir avec pragmatisme, en utilisant tous les terrains disponibles et des méthodes innovantes, comme nous le faisons au Havre avec la résidence en conteneur, ou en Avignon avec la transformation d’une maison de retraite en résidence étudiante.”

– Propos recueillis par Hervé GIRAUD pour Coolture – 

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